Nous sommes en 1976. L’athlétisme romand vivote dans son coin, à la remorque de la Suisse alémanique, coupé du grand public. Faute d’installations adéquates, les grandes compétitions nationales ne franchissent qu’épisodiquementla Sarine.Quant aux champions étrangers, ils ne connaissent de l’Helvétie que la piste magique du Letzigrund…
Le terrain, pourtant, est loin d’être stérile. L’intérêt du public romand pour la chose athlétique n’est pas plus faible qu’ailleurs. Et le plus grand champion que la Suisse ait jamais connu depuis la fin de la guerre, Philippe Clerc, venait de Territet et portait les couleurs du Stade Lausanne.
Un vide restait à combler
Chargé de mission par le Stade Lausanne pour donner quelque relief à l’inauguration du stade Pierre-de-Coubertin, Jacky Delapierre, un ancien spécialiste de 800 m, se dit qu’il y a peut-être mieux à faire.Avec l'audace de ceux qui ne savent pas et qui ignorent les difficultés qu'on leur promet, il voit grand. L’aventure démarre le 8 juillet 1977. L’inauguration d’un stade, discrètement, s’est effacée devant la naissance d’un authentique rendez-vous international, appelé à se reproduire tous les ans.
Ce fameux 8 juillet, l’affiche fait briller des noms prestigieux : John Walker, champion olympique du 1500 m en 1976 à Montréal ; Mac Wilkins, son alter ego au disque ; Rod Dixon ; Dick Quax, tout auréolé du record du monde du 5000 m, qu'il a battu quelques jours plus tôt: Dwight Stones, le plus grand " show man " jamais produit par l’athlétisme, qui rêve de récupérer son record du monde du saut en hauteur que le Soviétique Yatchenko vient de lui ravir. Tout est donc prêt pour que la fête soit belle. Mais, sur le coup des 18 heures, des hallebardes d’eau tiède se déversent sur Vidy. Le Meeting de Lausanne va-t-il naître et mourir le même soir ? Le public et les athlètes vont répondre non, sans équivoque ! 5600 spectateurs sont passés auprès du caissier, leur parapluie à la main. Les stars, incrédules, tombent sous le charme. Ils ne peuvent se dérober, même si le ciel leur offre une belle excuse. Alors ils mettent les manettes à fond. Stones en tête.
Depuis sa mésaventure des Jeux de Montréal, le champion californien a crié haut et fort qu’il ne sauterait plus jamais sur une piste d'élan mouillée. A Vidy, il oublie tout ça. On le voit même empoigner le balai entre deux essais ! Il ne s’avouera vaincu par les conditions qu'après avoir franchi 2 m 26. Et ce n'est pas tout. Dans les coulisses se joue la partie la plus étonnante qu’on puisse imaginer. Dwight Stones s’en vient vers Delapierre et lui dit : "Ce qui se passe ce soir est vraiment fantastique. Je suis prêt, nous sommes prêt avec John Walker, avec d’autres, à revenir dans trois semaines. Pour offrir à ce public formidable le spectacle auquel il a droit. " Il y aura un deuxième Meeting international début août. Puis d’autres, beaucoup d’autres. Grâce, un peu, beaucoup, à Dwight Stones et à John Walker.
(Source : "Construire", juillet 1979.)